I - Le procès du modèle Microsoft
Malgré l'extraordinaire médiatisation du procès Microsoft et les nombreuses attaques qui ont visé l'entreprise de Bill Gates, Microsoft constitue un modèle à part entière avec bien sûr des défauts mais également des aspects très positifs que les acteurs du marché ont longtemps favorisé en jouant à la hausse le cours des actions de la firme. Microsoft est un succès ambivalent, et le procès pose des questions concernant l'ensemble des entreprises des technologies de l'information : peut-on tolérer certaines pratiques commerciales lorsqu'elles semblent indissociables d'un certain modèle de développement ? Doit-on au contraire empêcher les entreprises innovantes comme Microsoft de développer un pouvoir de monopole ? Le procès Microsoft ne se résume pas à une entreprise mais il est caractéristique d'un secteur dont tout le monde conçoit aujourd'hui qu'il est nécessaire à la croissance de l'économie.A) Les apports positifs du modèle Microsoft
Il faut souligner que Microsoft ne mérite ni un excès de louanges ni un excès d'indignation. Mais Microsoft nous semble symptomatique des succès de la nouvelle économie aux États-Unis et un modèle en partie valable pour de nombreuses start-up. Un modèle enviable parce que Bill Gates et Paul Allen, les créateurs de Microsoft, ont été parmi les premiers à croire au développement de l'informatique et des ordinateurs personnels (PC) grand public, et que cette conviction leur a permis de bâtir une société aujourd'hui présente dans le monde entier et leader sur de nombreux produits, des systèmes d'exploitation aux logiciels de traitement de texte.
En effet, le produit qui a fait la richesse de Microsoft est un système d'exploitation, c'est-à-dire non seulement le programme qui gère la mise en route de l'ordinateur, l'utilisation des applications et des périphériques, mais c'est aussi un programme qui constitue une interface entre le PC et son utilisateur. Et on peut dire que Windows a "offert" à des millions de personnes une interface facile à utiliser, qui simplifie l'apprentissage de l'informatique et qui a fait sortir le PC du monde des spécialistes pour le diffuser à toute la population. C'est un aspect à ne pas négliger : combien d'autres entreprises ont eu l'idée de rendre les technologies de l'information accessible au plus grand nombre ? Dans les années 70, l'idée que chaque foyer serait équipé d'un PC aurait fait sourire les fabricants de hardware, le marché était perçu par IBM comme restreint à des activités spécialisées. Mais l'apparition d'un système d'exploitation intuitif (avec des icônes et des tâches effectuées par un simple clic de souris) a changé la donne.
- la contribution de Microsoft à l'essor des nouvelles technologies
En 1979, Gates et Allen ont racheté un logiciel d'exploitation nommé MS-DOS et l'ont commercialisé auprès d'IBM qui était le premier producteur de PC. A là suite de MS-DOS, Microsoft a créé Windows qui s'est rapidement imposé comme leader des systèmes d'exploitation (SE). Comme Windows était le principal SE, presque tous les programmateurs se sont mis à écrire des applications pour Windows : un cercle s'est alors formé au bénéfice de Microsoft, car plus Windows devenait dominant sur le marché, plus les entreprises de logiciels ont écrit des programmes pour Windows, ce qui incitait les individus à acheter Windows (on parle alors d'une applications barrier). L'offre logicielle fait le marché des systèmes d'exploitation, et c'est le grand succès des applications liées à Windows qui a donné peu à peu à Microsoft une position dominante sur le marché.
Microsoft est par ailleurs le modèle de la start-up. Née en Californie, l'entreprise tenait à ses débuts du mythique "garage", dans lequel deux jeunes étudiants en informatique ont peu à peu constitué un empire de l'informatique. Une conséquence imprévue du procès a été la mise en évidence de l'utilité de Microsoft pour l'économie américaine. De nombreuses personnalités, notamment le candidat à la maison banche George Bush, se sont inquiétés d'un possible éclatement de la firme en deux entités (l'une dédiée aux systèmes d'exploitation, l'autre aux applications comme Word), solution aujourd'hui préconisée par le juge Thomas Penfield Jackson. En effet, soulignent ils, en quoi le "modèle" Microsoft est-il différent du développement d'autres entreprises américaines qui ont permis des années de croissance exceptionnelle ? Si les atteintes à la concurrence sont condamnables et pourraient justifier de fortes amendes, pourquoi Microsoft devrait-il révéler le code source de Windows, qui relève de la propriété intellectuelle ?
- Microsoft, un exemple pour les acteurs de la nouvelle économie
Le procès Microsoft met en lumière l'ambivalence des stratégies des acteurs de la nouvelle économie. Chaque entreprise devient un monopole en puissance dès lors qu'elle acquiert une technologie innovante qui lui donne une supériorité par rapport aux concurrents, comme nous allons le voir en deuxième partie. Microsoft est un exemple car la firme s'est créée alors que peu de personnes croyaient à l'émergence des technologies de l'information et de la communication. Elle est un exemple car elle fait des profits contrairement à tant d'autres sociétés du secteur. De plus, elle a su s'implanter et conserver des parts de marché malgré l'existence de systèmes alternatifs moins chers (les logiciels libres comme Linux). Et l'entreprise a eu une vision novatrice de l'informatique en concevant un système d'exploitation valable aussi bien pour le travail au bureau que pour une utilisation à la maison
B) Le modèle Microsoft, une atteinte à l'innovation ?
Les attendus du procès rendus par le juge Jackson au début du mois contiennent une description très détaillée de l'ensemble des pratiques utilisées couramment par Microsoft mais condamnées par la loi antitrust (Sherman Antitrust Act) et les lois sur la concurrence au niveau des États comme au niveau fédéral. Ces pratiques consistent notamment à préserver le monopole du système d'exploitation Windows. Microsoft a imposé aux fabricants de hardware comme Gateway ou Compaq des accords préférentiels : ils obtenaient des réductions sur le prix des logiciels de Windows à condition de les pré installer sur l'ensemble de leurs ordinateurs, et dans certains cas les entreprises ont du s'engager à ne pas installer le navigateur de Netscape pourtant distribué gratuitement par la firme concurrente de Microsoft. Ceci s'appelle en droit commercial la vente forcée ou vente liée. On en voit les conséquences dans le cas de Netscape : Netscape a décidé pour conserver sa suprématie en matière de navigateurs de distribuer Navigator gratuitement, et à perte. Les déficits se sont accumulés et Netscape a été rachetée en 1998 par AOL.
- des pratiques commerciales anticoncurrentielles
Le procès a permis d'établir la stratégie de Microsoft : dès qu'une entreprise se profile comme un acteur incontournable du marché en développant une application ou un format de programmes, Microsoft lui propose un "accord de non agression" : elle lui reconnaît le droit de vendre des logiciels pour les ordinateurs qui ne tournent pas sous Windows (un tel deal a ainsi été proposé à Apple dont le logiciel QuickTime est une application multimédia parfaitement adaptée à l'Internet, ainsi qu'à Sun Microsystems qui a développé le langage de programmation pour Internet Java). Pour ces entreprises, un tel accord revient à se priver de 85% du marché puisque 85% des ordinateurs (Mac et PC) ont Windows comme système d'exploitation. En cas de refus, Microsoft fait pression en empêchant ces firmes d'avoir accès à des informations techniques sur Windows. Ainsi, Netscape, Sun ou Apple ne peuvent développer de bons programmes pour Windows ou du moins cela leur prend beaucoup plus de temps. Conséquence finale : les consommateurs se détournent des programmes de ces firmes.
- une stratégie prédatrice
L'applications barrier conduit au monopole de Windows
Microsoft applique donc une méthode où il est à chaque fois gagnant puisque lorsque ses concurrents refusent de quitter le marché, elle peut les y contraindre en refusant de révéler les spécifications indispensables pour créer un logiciel compatible Windows. Microsoft a également cherché à protéger son monopole en bridant les possibilités de développement de programmes utilisant des formats non compatibles Windows ou encore susceptible d'évoluer en direction de systèmes d'exploitation (comme des programmes multiplateformes). Ainsi, Microsoft a tout fait pour supplanter Netscape sur le marché des navigateurs : elle a délibérément retardé le lancement de Windows 98 afin d'y inclure une nouvelle version du navigateur Internet Explorer malgré les pertes commerciales que cette décision entraînait.
C) Une stratégie critiquée et un modèle de croissance fragile
Une loi de la symétrie semble s'appliquer à Microsoft : au fur et à mesure que son emprise sur le marché s'est développée, l'entreprise s'est vue critiquée de plus en plus. En réponse aux plaintes successives de Netscape et de Sun Microsystems, l'État fédéral et de nombreux États ont lancé des procédures contre Microsoft et depuis 1995, l'entreprise vit sous la menace d'une condamnation. De plus, Internet contient des centaines de pages personnelles hostiles à Microsoft et à Bill Gates (avec des noms comme I Hate Bill Gates, souvent exclusivement consacrées au dénigrement du président de Microsoft), si bien qu'on peut parler d'une condamnation médiatique. Le jugement final du procès n'a pas été encore rendu, mais le verdict des internautes est sans appel. On peut donc s'interroger sur la puissance réelle de Microsoft qui pèse plusieurs centaines de milliards de dollars, mais qui, confrontée à la résistance des internautes, apparaît comme sans défense. Il ne faut pas négliger le poids de ces critiques par rapport au déroulement du procès : elles ont conduit à stigmatiser en permanence Microsoft et à la considérer comme coupable sans qu'on s'interroge vraiment sur les tenants et les aboutissants du problème, notamment les conditions de développement du secteur des nouvelles technologies.
- Microsoft cible des critiques des entreprises concurrentes, de l'État, et des particuliers
Mac OS, la face cachée de Windows ?
Une des plus virulentes critiques de la part des utilisateurs des TIC est la dénonciation des défauts de Windows. Deux reproches coexistent et sont abondamment exposés sur le Web. D'abord, les utilisateurs de Macintosh reprochent à Microsoft d'avoir copié Mac OS, le système d'exploitation développé par Apple. Il est vrai que Windows a repris les grandes idées du logiciel Mac OS en se servant de fenêtres et d'icônes, qui sont à l'origine la marque de fabrique des programmes d'Apple. L'autre critique est beaucoup plus pragmatique puisqu'elle concerne les bugs propres à Windows. On a reproché à Microsoft de mettre sur le marché des versions imparfaites de son système d'exploitation, souvent pour précéder la mise sur le marché de produits concurrents. Et on a reproché à l'occasion de la propagation du virus I Love You la sensibilité de programmes comme Outlook Express (messagerie électronique de Microsoft) au piratage informatique.
Microsoft est la plus grande entreprise de software au monde et elle a fait de son président l'un des hommes les plus riches du monde. Pourtant, sa stratégie a plusieurs fois été en décalage par rapport au marché et l'entreprise se révèle assez faible face aux évolutions du marché des TIC. Souvent elle s'est appuyée sur sa puissance financière (grâce à son énorme capitalisation boursière) pour compenser sa faiblesse en matière d'innovation, ce qui est un modèle caractéristique des monopoles. Ainsi, Microsoft n'a pas compris l'importance d'Internet avant 1995, et n'avait aucune stratégie dans ce domaine.
- les limites du modèle monopolistique de Microsoft
Puis la direction a pris conscience d'une menace dans ce secteur qui se développait au profit de Sun et de Netscape. Microsoft a alors lancé une grande offensive en direction des applications Internet avec beaucoup de retard sur ses concurrents. En utilisant des pratiques illégales elle a pu conquérir ce marché, mais les limites de ce système sont illustrées par le procès actuel, qui pourrrait conduire au démantèlement de la firme et à la divulgation du code source de Windows aux entreprises de software, qui ne dépendraient alors plus de Microsoft pour développer leurs applications.
La diabolisation de Bill Gates sur Internet
Au-delà du modèle Microsoft et de ses spécificités, qu'elles soient jugées comme positives (innovation, développement de nouveaux marchés) ou négatives (atteintes à la libre concurrence), le procès engagé par le gouvernement des États-Unis met en lumière des processus économiques classiques et, somme toute, bien connus, qui s'appliquent même dans le cas des nouvelles technologies. Ces processus formulés par des économistes comme Joseph Schumpeter décrivent la formation de marchés monopolistiques fondés sur l'acquisition de l'innovation. Ils font l'objet de notre seconde partie.